Design et survivalisme : L’importance du design et de la technologie en situation d’urgence

A situations d’urgences, objets urgents.

 

 

Quelle est la place du design en situations d’urgence quand les contraintes environnementales imposent la priorité à l’utile sur l’aspect esthétique ? 

 

« Le design est devenu l’outil le plus puissant avec lequel l’homme forme ses outils et son environnement. » Victor Papanek 

 

Aux vues des circonstances actuelles, les théories de la collapsologie trouvent une résonance toute particulière, liées à la pandémie du Covid19 nous nous retrouvons tous et toutes dans une situation sans précédent.

Une situations d’urgence est définie de façon précise par le PAM (Programme Alimentaire Mondial), par la survenue d’un événement ou une série d’événements à l’origine de souffrances humaines ou présentant une menace imminente pour la vie ou les moyens de subsistance des populations, événements dont on peut établir le caractère anormal et qui désorganise la vie d’une collectivité dans des proportions exceptionnelles. Parmi celles-ci on liste : 

 

– Des catastrophes naturelles telles que les séismes, inondations, épidémies, invasions de sauterelles et autres calamités imprévues ; 

– Des catastrophes d’origine humaine , telles que guerres, attentats, accidents industriels 

– Des pénuries alimentaires provoquées par des événements comme la sécheresse, de mauvaises récoltes, des parasites et maladies qui érodent les moyens dont disposent les communautés et les populations vulnérables pour satisfaire leurs besoins alimentaires;

 

Ces situations d’urgence rarement anticipées, à l’exception d’événements récurrents comme les séismes japonais ou les tsunamis de Thaïlande, imposent des choix dont celui de la priorité, « à quels besoins vais-je répondre en priorité ? » «quels objets vais-je emmener avec moi ? ».

 

Pour des pays qui ne voient que très peu de phénomènes naturels dangereux, certains s’interrogent malgré tout : comment être préparé à ces éventualités, et le transcrivent à travers des livres, articles, films, objets, etc..

 

Ces réflexions amènent à une remise en questions de nos privilèges tels que le confort et l’esthétique des objets qui nous entourent : « pour survivre ai-je vraiment besoin d’un fauteuil rembourré ou d’un canapé ? » . Dans ces circonstances l’utilité, la rapidité et l’efficacité deviennent les maîtres mots de la situation. L’objet « beau » est remis en question vis à vis de l’utile, et le fonctionnalisme apparaît au premier plan. 

 

« La simplicité, c’est l’harmonie parfaite entre le beau, l’utile et le juste… ». Frank Lloyd Wright

 

C’est au lendemain de la première guerre mondiale que le concept de fonctionnalisme prend son essor. Une période de reconstruction massive et rapide où le dénuement et l’utilité font corps. « form follows function ». Louis Sullivan, à l’origine de ce mouvement, soutient la théorie selon laquelle les formes doivent découler de la fonction, son architecture est dépouillée de tout superflu.

 

Durant les années 1960 apparaît un nouveau concept ayant des principes communs avec ceux du fonctionnalisme : le survivalisme, un mouvement au départ américain avant de s’étendre en Europe, créé par Kurt Saxon. Bertrand Vidal, sociologue français spécialisé dans l’étude de l’imaginaire catastrophique, défini le survivalisme comme « une pratique, mais aussi un mode de vie : se préparer à un futur négatif, en tout cas à des crises, des accidents, des catastrophes. ». 

Depuis la crise de 2008 le survivalisme connaît quelques évolutions dues en partie au fait que le monde entier ayant été impacté, il était inutile d’attendre une catastrophe nucléaire, et qu’un krach boursier suffisait amplement. 

Cette évolution engendre une démocratisation du mouvement chez les survivalistes en s’intéressant non plus uniquement à des cas de force majeure et à l’installation d’abris anti-atomiques dans leur sous-sol, mais également à des crises d’ampleur plus minime telles que la perte d’un emploi ou un accident de la route.

Ces changements ouvrent de nouvelles perspectives moins radicales, notamment plus écologiques et autonomes : « comment ma maison peut-elle s’approvisionner seule sans dépendre des ressources de la ville ? » « comment créer des abris ou des objets avec les matériaux qui m’entourent ? » .

On a même vu apparaître des cours ou stages de mise en situation pour apprendre à se nourrir en milieu sauvage ou hostile, une situation digne de Robinson Crusoé. Si les pénuries alimentaires provoquées par des phénomènes tel que la sécheresse figurent dans les situations d’urgences, l’isolement et l’inaccessibilité aux ressources énergétiques peuvent être également considérés comme des cas d’urgence. 

Dans le roman de Daniel Defoe, on assiste à cette transformation : le passage d’une situation contrôlée, à la situation d’urgence. En passant par les différents paliers : un périple en bateau, une tempête. Cette tempête avale le bateau, les personnes et les provisions qui se trouvaient à bord. Robinson, seul survivant, échoue sur une île déserte et récupère les débris du bateau et quelques outils qui pourraient l’aider à rebâtir le strict minimum pour assurer sa survie : un abri, des outils rudimentaires pour pallier à ce qu’il nomme « le mal » sur sa liste : « je n’ai point de vêtements pour me couvrir », « je suis sans défense ». 

Avec Robinson Crusoé on découvre plusieurs stades de survie. Dans un premier temps le stade primaire : répondre aux besoins vitaux (boire, se nourrir, se protéger), grâce à des débris et outils récupérés du bateau.

Ces besoins -assez rapidement- satisfaits, Robinson s’autorise un peu plus de confort (rudimentaire) : il prend le temps de créer un abri renforcé et par la suite, des meubles : « j’entrepris alors de me fabriquer les meubles indispensables dont j’avais le plus besoin, spécialement une chaise et une table. Sans cela je ne pouvais jouir du peu de bien-être que j’avais en ce monde ; sans une table, je n’aurais pu écrire ou manger, ni faire quantité de choses avec tant de plaisir. » dans le chapitre La Chaise. 

Un stade nettement plus avancé que le crash aérien connu comme le Drame de la cordillère des Andes ou les seize derniers survivants n’ont eu d’autre choix que de manger les cadavres de leurs camarades pour survivre. 

Dans l’ouvrage Walden ou la vie dans les bois, de Henry David Thoreau, on distingue un autre stade de « survivalisme ». Avec des conditions 

de vie nettement plus décentes, David Thoreau dans sa pratique de « pauvreté volontaire » cherche à imiter les conditions de vie des Indiens de la forêt de Walden, dans un habitat semblable au leur : dénué de tout luxe, uniquement l’indispensable, « Ramassez une poignée de la terre qui est à vos pieds, et peignez-moi votre maison de cette couleur-là. » . 

En possession des outils et des matériaux nécessaires, il va lui même fabriquer sa « cabane » pour un coût minime de 28,12$ : «Je possède ainsi une maison recouverte étroitement de bardeaux et de plâtre, de dix pieds de large sur quinze de long, aux jambages de huit pieds, pourvue d’un grenier et d’un appentis, d’une grande fenêtre de chaque côté, de deux trappes, d’une porte à l’extrémité et d’une cheminée de brique en face. » .

La maison de Thoreau correspond aux critères du mouvement survivaliste, créer en dialoguant avec l’extérieur, en utilisant par exemple des matériaux trouvés sur les lieux, et répondre à la question de l’habitat minimal. 

 

A travers le podcast de France Culture sur le survivalisme ( 2 Octobre 2019), on découvre des travaux de Charlotte Perriand, pionnière du survivalisme, sur la question de l’habitat minimal. Parmi ces projets, le Refuge Tonneau et le Refuge Bivouac, de 1938 dans lesquels la designer et architecte veut construire le refuge d’altitude parfait, léger et fonctionnel. Le Refuge Tonneau est recouvert de panneaux isolants en aluminium. Cet abri sur 2 étages, pour 8 personnes, peu sensible au vent de par sa forme, évacue la neige et garde sa chaleur. Le Refuge Bivouac, pour 6, possède une ossature métallique tubulaire autour de laquelle s’organisent tout les éléments ; elle permet de réduire la prise au vent. Les éléments sont en aluminium, l’abri est donc léger et transportable, robuste, isolant thermique et peu cher. Cette structure s’adapte à tous les emplacements, et peut être assemblée en 4 jours. Pour l’ameublement intérieur de 8m2, Charlotte Perriand crée un mobilier modulable : les sommiers de lit servent de banquettes et les tabourets de rangements.

 

Ce phénomène apparu dans les années 1960, s’est aujourd’hui largement popularisé au point que les écoles de design s’y intéressent. Plus récemment, l’école de design de Nantes s’est également intéressée à ce phénomène, et a demandé aux étudiants de créer et produire des objets autour du thème du survivalisme, des objets à fonctions multiples comme le couteau suisse, avec pour contrainte d’utiliser des matériaux durables afin de créer des objets nomades et indispensables en situation d’urgence. 

 

Les réponses des étudiants proposent toutes des solutions différentes à la survie en conditions extrêmes : Armadillo est une capsule de santé : elle crée un environnement rassurant pour une personne qui attend des secours. Il s’agit d’un sac à dos de survie ressemblant à une carapace qui comprend un équipement de premiers secours avec un sac de couchage isotherme et réfléchissant, un GPS et une lampe torche.

 

Pour satisfaire ses besoins primaires, Hydrana donne la possibilité aux utilisateurs de boire et manger dans les heures qui suivent une catastrophe. Sur le dessus, un système de filtrage permet de fournir 6 litres d’eau potable accessibles via un robinet. Cinq casiers en dessous sont utilisés pour faire germer des graines à consommer cinq jours plus tard. Le sixième casier contient des graines qui seront replantées. Elle est également recouverte d’un sac permettant d’accélérer le processus de germination pouvant nourrir jusqu’à 5 personnes.

 

En plus d’un stylo et d’un carnet, la capsule contient une pousse de mangrove qui peut être extraite pour être replantée, suggérant ainsi aux survivants l’idée de reconstruction. Les différentes capsules sont ensuite placées sur des mâts suggérant un mémorial de la catastrophe passée.

Ces projets ont été exposés au salon Satellite de Milan en 2014.

 

Les situations d’urgence imposent des priorités, dont la plus évidente reste celle de la fonctionnalité sur l’aspect esthétique.

On peut suggerer une définition de ce que doit être le design dans ces conditions extrêmes, il doit être indispensable, léger, fonctionnel et pratique. Son caractère indispensable est souvent généré par sa modularité et son usage multifonctionnel. 

 

Toutefois, comme le souligne Bertrand Vidal, « Des objets humbles peuvent être beaux grâce à un détail presque invisible cohérence des formes ou agencement de ses composants qui fait qu’ils fonctionnent parfaitement ». La fonctionnalité et la rusticité, voire le dépouillement, n’excluent pas la beauté.

 

Certains designers et architectes allient fonctionnel et esthétisme par une recherche avancée des matériaux utilisés et leur disposition, une réflexion sur l’agencement intérieur ainsi que sur la lumière apporté à ces abris de fortune. Parmi ces architectes on cite, comme vu récemment, Charlotte Perriand, et également le japonais Shigeru Ban surnommé «architecte de l’urgence». Dans son projet Paper Log Houses il crée des abris économiques, légers et résistants, destinés à des populations déplacées par la guerre ou par des catastrophes naturelles. Pendant la guerre au Rwanda de 1994, il propose de remplacer les tentes « sales et minables » par des cabanes en bois. Après les séismes de Kobe en 1995 et d’Istanbul en 1999, il réalise des maisons en carton pour abriter les réfugiés. Ces abris sont construits sur des casiers à bière en plastique remplis de sacs de sable qui en assurent l’étanchéité, les murs en tubes de carton sont reliés par des tiges métalliques boulonnées et portent une simple charpente soutenant une toile. Cette accumulation de tubes en carton nous rappelle l’esthétique japonais des constructions à base de bambou. 

A travers ces habitations, l’architecte réalise un abris confortable. Il accorde beaucoup d’importance à l’intégration de ces habitations dans leur environnement en utilisant le minimum de matériaux et souvent prelevé des décombres des maisons détruites pendant les catastrophes. Un projet à la fois fonctionnel, confortable et plastique agréable à vivre dans des circonstances d’urgence…

 

Bibliographie:

 

BERTRAND Vidal, 2016, Azimut 43, Into the wild. L’imginaire de la subculture survivaliste et prepper.

 

DEFOE Daniel, 1719, Robinson Crusoé. 

 

THOREAU Henry David, 1854, Walden ou la vie dans les bois, Henry David Thoreau.

 

WITNESS, projet étudiant de l’école de design de Nantes. Jérôme Chabot – Jules Leduc – Elliot Mouchère – Thomas Réaubourg.

 

BAN ShigeruPaper Log Houses 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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